Le monastère de la Grande Chartreuse, c’est mille ans de silence au cœur des Alpes. Niché dans un vallon isolé au milieu des forêts profondes du massif de la Chartreuse, ce monastère est un des lieux spirituels les plus fascinants de France. Maison-mère de l’ordre des Chartreux, il a eu une influence dans l’histoire locale, dans l’économie montagnarde et jusque dans une bouteille mondialement connue : la célèbre liqueur de Chartreuse. Partons à la découverte de ce lieu, hop en route! 🙂
Direction donc le massif de la Chartreuse en Isère, et plus précisément entre le village de Saint-Pierre-de-Chartreuse et Saint-Laurent-du-Pont. C’est ici, dans un vallon perdu à 850m d’altitude que se trouve le fameux monastère de la Grande Chartreuse, dominé par la montagne du Grand Som.
L’histoire de Saint Bruno
L’origine de ce monastère est directement liée à celle de Saint Bruno, et cette histoire remonte à bien longtemps. Elle commence donc avec Bruno, qui nait en Allemagne à Cologne en 1030. Il devient chanoine de la prestigieuse église-école de Reims, puis on lui propose le titre d’évêque, mais il refuse. À 40 ans, il donne tous ses biens aux pauvres et part à la recherche d’une vie d’ermite. Après un temps en Bourgogne, on lui conseille d’aller voir l’évêque de Grenoble. Ce dernier lui propose de s’installer au dessus de la ville, dans la solitude sauvage du massif de la Chartreuse. Il lui offre un vallon proche du village de Saint-Pierre-de-Chartreuse. C’est ici qu’en 1084, il fonde l’ermitage la Grande Chartreuse avec six compagnons. Ils s’appelleront les Chartreux. Après 6 années de vie paisible et de prières, il est appelé à Rome par le pape Urbain II pour l’aider dans des réformes à mettre en place. Au bout de deux années, ne supportant pas la vie à Rome, il part et refuse à nouveau un poste d’évêque. Il s’installe finalement dans un lieu isolé en Calabre où il retrouve une vie de solitude jusqu’à sa mort en 1101.

Important à savoir : le monastère de la Grande Chartreuse ne se visite pas. C’est le musée du monastère qui se visite. Je vous raconte tout ça 🙂
Le monastère de la Grande Chartreuse
Le monastère de la Grande Chartreuse qu’on aperçoit de nos jours n’a plus grand chose à voir avec celui de Saint Bruno. L’emplacement initial est en réalité tout au fond du vallon, à l’emplacement de la chapelle Saint Bruno. La vie y était si dure que les moines sont descendus un peu plus bas pour rebâtir la Grande Chartreuse. En effet, au fil des siècles, le monastère a subi des incendies, des avalanches et des pillages, qui ont contraint les moines à reconstruire plusieurs fois leur grande maison. La construction qu’on peut voir date du XVIIe siècle.

En 1789, lors de la Révolution Française, les religieux sont expulsés et leurs bien confisqués (leur prestigieuse bibliothèque est transférée à Grenoble). Plus tard, après la lois contre les congrégations religieuses de 1901, ils sont à nouveau expulsés. Pendant ce nouvel exil forcé, le monastère devient un lieu touristique à la mode puis une maison universitaire. Finalement en 1940, les moines alors exilés en Italie sont autorisés à revenir. Durant la seconde guerre mondiale et ensuite, le monastère servira de refuge pour toutes personnes pourchassées. Plus tard, à force de persévérance, les moines obtiennent l’interdiction du survol par les avions de tourisme et l’interdiction de la route pour les voitures. Un musée est alors créé dans l’ancienne maison basse, 2km plus bas, pour accueillir les visiteurs et les curieux.

De nos jours, le monastère est toujours habité par une trentaine de moines, mais c’est l’Etat qui est propriétaire des lieux. L’ordre des Chartreux lui paye un loyer modeste. Les moines, fidèles à leur règle de retrait du monde, n’accueillent personne. Ils vivent pour Dieu, dans le silence et la solitude. Cette grande discrétion contribue largement au mystère qui entoure la Grande Chartreuse.
Pour en savoir plus sur leur mode de vie, il faut donc se rendre au Musée.
Le Musée de la Grande Chartreuse
À l’entrée du vallon c’est le terminus pour la route des visiteurs. On découvre l’ancienne « maison basse » qui servait de lieu de vie aux moines pour les activités de cultures et d’élevages. Depuis 1957, elle est transformée en Musée de la Grande Chartreuse.


Le musée présente une partie historique et une partie monastique pour suivre le quotidien d’un chartreux du lever au coucher.
➡️ L’entrée du musée est à 10€. Possibilité de coupler le billet avec la visite du site des Caves de la Chartreuse à Voiron pour 20€. Plus d’infos sur le site officiel.
Une des composantes de la vie des Chartreux, en plus de la solitude, c’est le silence. Dès le début, Bruno crée une grande zone de silence autour du monastère. C’est ce qu’on appelle le « désert des Chartreux ». Il représentait toute la superficie visible sur cette ancienne carte.

Des oratoires servaient à marquer physiquement cette frontière symbolique. Une de ces bornes se trouve par exemple au bord de la route, entre le Charmant Som et la Pinéa.*** (je précise au passage que pour la photo en drone, j’étais à distance respectueuse, j’ai utilisé le zoom, je n’ai pas survolé le monastère et ça ne faisait pas plus de bruit qu’une grosse abeille pendant 5 min). Depuis le village de Saint-Pierre-de-Chartreuse, on pénétrait dans le désert par la Porte de l’Enclos. Cet étroit passage servait de frontière naturelle pour délimiter le territoire des moines. Il ne faut pas confondre avec ce « désert des Chartreux » avec le « désert d’Entremont ». Même s’il est situé lui aussi dans le massif de la Chartreuse un peu plus loin au nord, ça n’a rien à voir. C’est le nom d’une petite station de ski de fond créée en 1968 près d’Entremont-le-Vieux.
Chaque moine dispose d’une cellule où il passe la plus grande partie de sa vie, comme un désert à l’intérieur du désert. Cette « cellule » est en fait une petite maisonnette individuelle, avec une chambre, un atelier et un petit jardin. Il ne sort de son espace que pour la prière à l’église et la promenade hebdomadaire. Sinon, il prie, médite, lit ou exerce une activité manuelle (reliure, menuiserie, …) s’il le souhaite.


Le but pour le moine, c’est d’échapper à la distraction de l’esprit, parvenir au silence intérieur, et trouver Dieu au fond de son cœur. Toutes les journées sont identiques ou presque. On retrouve par exemple, un réveil à minuit pour une grande messe en commun, un nouveau réveil à 6h30, des prières, un repas pris seul dans sa cellule (pas de viande, le vendredi seulement du pain et de l’eau), le coucher à 20h.
À travers le monde, 21 grandes maisons de Chartreux sont en activité.
➡️ Pour plus de détails sur la vie des moines et l’ordre des Chartreux, il y a ce site.
Depuis leurs origines, les Chartreux ne tiraient de ressources que de l’élevage, du peu d’agriculture possible et du travail du bois. Pendant un temps, il y a aussi eu une petite activité d’exploitation de mine de fer et de forge. Maintenant la plus grande partie de l’argent provient du commerce de leur célèbre alcool.
La Liqueur de Chartreuse
La principale source de revenus du monastère, c’est la célèbre liqueur de Chartreuse 🙂 Ce qui est fascinant, c’est qu’il y a toute une légende autour de cet alcool! L’histoire remonte en 1605 à Paris, où se trouvent les moines de la Chartreuse de Vauvert. Un jour, ils reçoivent un manuscrit mystérieux avec la formule d’un Elixir de longue vie. C’est un présent de François-Annibal d’Estrées (futur maréchal de France). Nul ne connait l’origine du manuscrit. La formule de l’élixir intéresse les moines herboristes, mais avec 130 plantes, fleurs, baies, racines et épices dans la recette, elle est jugée trop complexe est mise de côté. Après plus d’un siècle, le monastère de la Grande Chartreuse reprend l’étude du manuscrit en 1737. C’est finalement après de longues années de recherches et d’expérimentations que les moines arrivent enfin à produire leur élixir de la Grande Chartreuse (69°) en 1764.

Face au succès de la recette, ils développent 2 variations de la formule pour en faire des digestifs. C’est ainsi qu’en 1840, on voit apparaitre la Chartreuse Verte (55°) et la Chartreuse Jaune (43°) plus douce et moelleuse. Mais ces célèbres digestifs ont bien faillit ne jamais voir le jour! Après la Révolution, quand les Chartreux sont chassés, un moine conserve avec lui le manuscrit original. Le moine fini emprisonné à Bordeaux mais arrive à faire sortir le manuscrit de prison. Il finira entre les mains d’un pharmacien de Grenoble, qui tentera de décrypter la formule mais n’y arrivera pas. L’ordre des Chartreux ayant disparu, c’est peut être la fin de cet élixir. En 1810, Napoléon ordonne que tous les « remèdes secrets » soient partagés pour être examinés et exploités par l’Etat lui-même. Le précieux manuscrit part donc à Paris … et revient quelques temps plus tard. Il est « refusé » car trop complexe et l’élixir étant déjà connu de la population, il n’est donc plus « secret ». À la mort du pharmacien il lègue le manuscrit aux moines qui sont de retour dans le monastère. La production de l’élixir, puis des digestifs, peut reprendre. Pour faire face à la demande sans cesse croissante, en 1935 les moines créent une nouvelle distillerie plus grande à Voiron. Depuis 2018, ils ont réinstallé un nouvel atelier tout proche du monastère, au hameau d’Aiguenoire, à 12km de là.
C’est un alcool unique au monde! La Chartreuse serait la seule liqueur ayant naturellement une teinte verte sans avoir recours à un colorant. Il y a un savoir-faire vieux de plus de deux siècles pour la maitrise des ingrédients, des durées de distillation et du temps de vieillissement. Et le fait que la recette est toujours tenue secrète et seulement connue de quelques moines seulement rajoute une touche mystérieuse qui fait son charme. Le manuscrit est caché dans un coffre fermé à clé 🙂
Vous pourrez acheter les liqueurs de la Chartreuse Verte et Jaune au meilleur prix directement à la boutique du musée. Ainsi que l’élixir végétal (69°) vendu dans une fiole en bois, et plutôt à usage médicinal ou comme fortifiant 😉

Pour finir, une petite vue du vallon du monastère, depuis le sommet du Charmant Som. Un point de vue unique que je vous conseille, plus de détails sur cette page!
Si vous êtes de passage dans le massif de la Chartreuse, je vous recommande vraiment de faire une halte (silencieuse ou presque) dans cet endroit unique, chargé d’histoire, de spiritualité, et d’un peu d’alcool! 😉
Et n’oubliez pas d’aller découvrir les autres merveilles de la Chartreuse!
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